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Mercuriales : acides déambulations de déesses désorientées

Le cinéma d’auteur français se renouvelle sans vraiment se réinventer. Virgil Vernier signe une œuvre lacunaire, emprunte de mythologies, de cruautés contemporaines, de désœuvrements. Emmené par deux personnages/actrices/créatures fascinantes, énigmatiques, brûlantes, Mercuriales emporte son spectateur dans un trip psyché et piquant.

Sorti en 2014 dans le cadre de la programmation ACID, Mercuriales est de ces films qui ne prennent pas leur spectateur par la main. De ces films qui suggèrent, par impressionnisme, des messages trop complexes pour être brossés à gros traits. De ces films au scénario laconique, à la narration éclatée, aux personnages évanescents, qui peuplent l’histoire du cinéma français, celui qu’on appelle « d’auteur », ou dans le cadre d’une programmation ACID comme celle du festival de Berlin, « indépendant ». Ce cinéma intello a parfois des ambitions haut placées, comme celle de Virgil Vernier de réconcilier « l’antiquité et le futur », les mythes grecs et les réalités prosaïques de notre monde contemporain.

Les deux tours Mercuriales, au bord du périph est-parisien, dessinent un point cartographique récurrent et référentiel, qui ne sert pas à orienter le spectateur dans un espace par essence périphérique, mais à suggérer un motif, vertical et gémellique, froid et opaque, profane et tourné vers le ciel. A l’instar des deux protagonistes : deux jeunes femmes longilignes aux corps et cheveux semblables, une armure de protection construite autour de leur immense fragilité, celle de l’adolescence dont elles sortent à peine, celle d’un passif qu’on devine empli de douloureuses épreuves.

Elles se rencontrent au travail, un emploi d’hôtesse que l’on pourvoie sans CV mais avec photos. Joane rêve de devenir danseuse, en attendant elle expose son corps jeune et mince. Le jour, aux clients de ces tours glaçantes, symboles d’un libéralisme à l’assaut du ciel dont deux avions ont percuté l’érection un jour sombre de septembre ; la nuit, à ceux d’une boîte de strip-tease venus rincer leurs yeux avec le spectacle des chairs ondulant jusqu’à faire grimper la leur, d’érection. Virgil Vernier a la pudeur de ne pas livrer son actrice en pâture au spectateur curieux -voir excité- de découvrir la danse sensuelle du personnage. Quelques secondes suffisent pour suggérer les activités nocturnes de Joane, qui rappellent celles des femmes de son précédent film, Orléans.

Joane ne vend pas son corps, clame-t-elle comme un bras d’honneur à ce jeune blanc converti à l’islam venu lui faire la morale sur la petitesse de sa robe, le soir de son anniversaire. Elle « choisit les mecs avec qui [elle] ken », ce qui se confirmera plus tard dans le film, alors qu’elle élabore plus ou moins subtilement une stratégie pour choper un garçon rencontré dans un cimetière pendant les vacances d’été.

Son amie Lisa, qui vient de débarquer seule de Moldavie, consciente elle aussi de sa beauté, cherche moins à séduire qu’à combler sa solitude. Si dans un bar elle n’hésite pas à inviter des inconnus à boire un verre, ce n’est « certainement pas pour avoir un contact physique ». Dommage, les inconnus en question pensent qu’elle cherche « une prestation tarifée ». Les hommes, pratiquement absents du film, la désintéressent peu à peu. En Joane, elle a trouvé une amie, une sœur, peut-être une amante.

Entre ces deux créatures incontestablement cinégéniques se tisse une relation qui sauve tout. Indestructible, comme l’espère ce message écrit au mur pour le mariage d’une amie de Joane : « l’amour ne passera jamais ». Perdues dans ces barres d’immeubles, elles se construisent une bulle de confort, un cocon. Qu’il est difficile pourtant de s’ouvrir à l’autre lorsque ses propres démons retiennent les pas en avant. Lisa invoque des esprits venus d’un autre temps, d’un autre espace, tirés de ses cauchemars ou bien de son exil, l’on ne sait pas trop. Adresses caméras, photos et vidéos d’archives convoquent des sphères qui décloisonnent tout : fiction, documentaire, inconscient, souvenirs, fantasmes. Virgil Vernier mélange et secoue tout cela pour nous perdre, nous plonger dans ce tourbillon sur fond de quotidien monocorde et grisâtre, bercés par la musique planante de James Ferraro. Lisa, transformée en cette bloody Mary qu’évoquent des enfants dans une scène qui semble improvisée, parcourt les rues de la cité en brisant toutes les vitres sur son passage. Contraste saisissant avec la mélancolie résignée et délicate que son visage sans fard affiche la journée. Elle aussi a ses activités nocturnes, mais personne ne s’en mêle.

Le temps passe doucement dans ce décor figé. « Une année en paraît mille », comme dit Joane qui ne sait pas comment grandir. Un enfant, peut-être, pourrait « tout changer », apportant la maturité que Nadia a donné à Zouzou, la coloc, mère depuis ses seize ans. Lisa voulait changer de décor en quittant la Moldavie comme en arrachant nerveusement son papier peint. Elles partent en Alsace, on les retrouve sur le quai des cars Euroline en partance pour l’Europe. Silhouettes divines, légères comme des plumes, elles traînent le poids de leurs angoisses et de leurs rêves sur des chemins qui ne mènent nulle part. Intouchables, la caméra de Jordane Chouzenoux (chef opératrice également de la série Cannabis) les frôle, les caresse, jamais trop près, pour leur laisser toute l’impalpabilité propre aux êtres mythiques et fantomatiques qui hantent nos imaginaires collectifs. Une épreuve de frustration pour certains[1], de malaise pour d’autres, comme aiment à les faire subir le cinéma acide défendu par l’exigeante Association des Cinéastes Indépendants pour sa Diffusion.

Ariane Papillon

[1] Comme Adrien Dénouette de Critikat qui avoue avoir nourri « l’espoir clandestin que les mercuriales de chair seront aussi déculottées ». http://www.critikat.com/panorama/festival/festival-de-cannes-2014/mercuriales.html

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