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Ma Loute: vivez l’expérience du cannibalisme et de l’inceste

Il s’agit d’une fable contemporaine dans les marécages d’Hardelot (Pas de Calais) mettant en scène une société âpre aux mœurs curieux et ésotériques, au casting remarquable entremêlant célèbres acteurs français (Frabrice Luchini, Juliette Binoche, Jean-Luc Vincent, Valeria Bruni-Tedeschi) et révélations: on retiendra le personnage androgyne et énigmatique de Billie joué par «Raph».

 

Par ce film intemporel dressant le tableau d’une bourgeoisie lilloise du 19ème et d’une famille de pêcheurs dont l’histoire s’apparente à la tragédie amoureuse de Shakespeare et esthétisée à la manière naturaliste de Zola, Bruno Dumont nous offre un spectacle explosif et d’une absurdité grotesque.

Un moment truculent

L’œuvre de Dumont chargée de symboles et savamment drôle ne cesse de nous chatouiller les zygomatiques par ses clowneries. D’un côté, la famille Van Peteghem aux allures soit désabusées soit démesurées et aux costumes exubérants vivant dans un château égyptien en béton surplombant la baie de la Slak. De l’autre côté, la famille de pêcheurs, les Dufort à l’accent nordiste dont les violences physiques et verbales impardonnables sont à profusion. Tout en passant par l’inspecteur Machin, dont les moindres mouvements raisonnent comme des grincements de ballon de baudruche et aboutissent toujours sur des glissades; lui même accompagné de son fidèle associé aux airs maussades, formant un duo policier à la façon Sherlock et Watson en moins habile probablement.

Une comédie tragique

Cependant sous ces bouffonneries grotesques, se cache quelque-chose de plus inquiétant et perturbant. Dumont parvient avec un succès remarquable à maintenir le spectateur en équilibre sur le fil du drôle et du pas drôle en nous emportant dans un univers calme, parfois muet où tout est possible, même l’inceste et le cannibalisme.

L’absurdité est à outrance. La banalisation de la violence, du genre, de la mort, nous rappel presque Becket. Par ses transgressions, l’auteur joue avec nos limites, agissant comme une action purificatrice permettant au spectateur d’en (re)sortir soulagé.

Cette fascinante coexistence du tragique et du comique où tout est réuni pour embarrasser le spectateur nous livre une métaphore grinçante de notre société et de ses codes sociaux. Du reste, ce dualisme comique tragique est modelé par l’éclatant personnage de Billie d’une beauté incroyable résumant quasiment à lui seul le chef d’œuvre de Dumont. Billie est en réalité l’incarnation de la modernité, de la transgression du genre, de l’identité plurielle, de la lutte des classes, de l’amour inconditionnel et de la divinité.

Malgré sa nébuleuse morale, We know what to do, but we do not do ( Nous savons ce qu’il faut faire, mais nous ne le faisons pas) Ma Loute est une envolée surnaturelle et poétique d’une lucidité incroyable accentuée par son autodérision sidérante.

Victoire Evrard

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