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Les séries TV : défis cinématographiques, nouvelles technologies, écritures collectives

La création sérielle contemporaine bouleverse tous les codes. Création collective, temporalité étirée, elle s’invite sur tous les supports : internet, écran de cinéma, écrans mobiles… Nous en avons discuté avec Hamid Hlioua, Lucie Borleteau, Marie-Pierre Thomas et Laurent Levy.

Les deux premiers épisodes de la série française Cannabis, produite par Arte, ont été projetés dans une salle de cinéma à Berlin. La réalisatrice, Lucie Borleteau, considère la saison 1 de sa série comme « un long film en six chapitres ». Hamid Hlioua, le créateur et scénariste, lui a confié la mise en scène de son bébé. La monteuse, Gwen Mallauran, a elle aussi participé à l’écriture et le revendique. Qui est l’auteur.e ? Une question qui n’attend pas forcément de réponse définitive, mais qui travaille nos invités, dont deux sont représentants de la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques (SACD), qui se considèrent aussi bien « faiseurs », « techniciens », qu’« auteurs », « créateurs », « artistes ».

Le paysage audiovisuel français est en profonde mutation. Les chaînes privées, dépendantes des annonceurs, raisonnent en part de marché et en chiffres d’audience. Les chaînes publiques sont en crise d’audimat et cherchent à les imiter. Canal + touche essentiellement les hommes blancs aisés (selon leurs propres statistiques) et évince de semaines en semaines toute subversion de ses programmes. Arte, la « niche », comme l’appellent visiblement les professionnels de la profession, s’octroie des programmes de qualité et de création qui voient le jour sans attirer autant de spectateurs. Les quatre participants de la table ronde déplorent les atteintes à leur créativité imposées par les chaînes mainstream : personnages polissés (et souvent policés) pour ne pas choquer les mamies abonnées au prime-time, séries procédurales lassantes et vieillies, censures discrètes sur les sujets abordés comme le traitement de la violence, la monstration des corps. La chaîne franco-allemande se démarque. Elle laisse de grandes marges de manœuvres aux créateurs, met en valeur des sujets délicats, des formes novatrices. Son site internet permet d’avoir accès aux contenus en streaming pendant une semaine, et accompagne les programmes télé de contenus transmédias inédits (jeux interactifs, web-docs…). Elle cherche visiblement à ne pas rater les révolutions numériques et les nouvelles pratiques de consommation de l’audiovisuel, qui rendent de plus en plus caduques les raisonnements en termes d’heures d’audience.

Avec Cannabis, on devine qu’Arte cherche à attirer un public rajeuni et socialement plus diverse que d’ordinaire. Sans être populiste, ni assaisonnée d’épices à l’américaine, elle n’a rien d’intello-barbant, bien que sa réalisatrice vienne, selon ses propres termes « du cinéma d’auteur fauché ».

Le créateur Hamid Hlioua raconte que son idée de faire une série du point de vue des trafiquants de drogue d’une cité française est ce qui a séduit Arte. Il a bien senti que le point de vue policier commençait à fatiguer, et ne parviendrait plus à séduire une jeune génération plutôt hostile à la police. Après avoir sans succès cherché un.e scénariste, il décide d’écrire lui-même son histoire, aidé de Clara Bourreau. Pour écrire des personnages authentiques et des situations crédibles, ils s’entourent de jeunes et moins jeunes trafiquants qui acceptent de témoigner. Puis Arte contacte Lucie Borleteau, réalisatrice de Fidelio, L’odyssée d’Alice, pour lui proposer la mise en scène de la série. Il y a alors une séparation très nette entre la phase du scénario et celle du tournage, les auteurs du premier n’ayant pas leur mot à dire sur le second, et vice-versa, Lucie Borleteau n’est pas intervenue dans l’écriture. Elle a en revanche exigé de conduire le casting, et de recruter des acteurs et actrices non professionnels.

Les quatre invités de la table ronde nous parlent de cet écart formel, à la télévision, entre scénaristes et metteurs en scène, une configuration que l’histoire du cinéma français dit « d’auteur » ne connaît pas. Tous y trouvent des inconvénients, en particulier dans les productions de grosses séries qui proposent un.e scénariste et/ou un.e réalisateur.trice par épisode, ce qui ne permet pas toujours de laisser libre cours à sa créativité et à son style, ni de prendre le temps de réfléchir à un ensemble cohérent qui prenne en compte les deux sensibilités.

En revanche, ils insistent sur la diversité des modèles de production de série et la liberté qui en découle. Ce domaine leur semble plus inventif, plus élastique que celui du cinéma, plus perméable aussi aux nouvelles technologies, aux nouvelles attentes des publics. Pourtant, le médium est le même, tout aussi riche de possibilités. Si la télévision se meurt, avec des programmes de plus en plus formatés, les séries semblent une source intarissable de trouvailles narratives, visuelles et sonores, qui peuvent quitter le petit écran et viser plus grand, plus haut.

Ariane Papillon

Photo : Frédéric Jaeger (moderateur), Lucie Borleteau, Hamid Hlioua, Marie-Pierre Thomas, Laurent Levy

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