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Emilie Brisavoine filme à l’arrache

Avec Pauline s’arrache, la jeune réalisatrice qui voulait juste filmer sa sœur se retrouve applaudie par toute la presse à Cannes. Quand le film de famille s’invite sur la Croisette.

Ce documentaire, filmé en amateure, suit une jeune adolescente dans sa crise existentielle, ses conflits avec ses parents, avec son mec, avec elle-même. Une histoire somme toute banale, ou plutôt, universelle. Qu’est-ce qui pousse quelqu’un à passer de « je vais filmer ma famille » à « je vais en faire un film de cinéma » ? D’après Emilie Brisavoine, la réalisatrice, c’est parce que la famille est une mini-société, où s’exercent des rapports de pouvoir, et où la caméra peut se faufiler facilement lorsqu’elle est tenue par un des membres. Selon elle, « les gens regardent d’autres intimités pour voir comment font les autres et comprendre des choses sur eux-mêmes ». Puisque l’intime est politique, le privé cherche son public. Un dispositif de rapprochement quasi intrusif qui semble se populariser, ou du moins, se faire de moins en moins rare.

On connaissait en effet une certaine tradition du film de famille au cinéma, avec des travaux comme ceux de Jonas Mekas ou Johan Van der Keuken. Parallèlement, il y a toujours eu de nombreux films amateurs qui restaient dans les tiroirs. Cette tradition a été largement étudiée par le chercheur Roger Odin. Avec le développement des nouvelles technologies, de plus en plus de personnes collectionnent des images de leurs proches dans leurs disques durs. Ou considèrent qu’elles peuvent intéresser d’autres personnes qu’elles-mêmes et les postent sur les réseaux sociaux ou sur youtube. Dans un mouvement inspiré du succès des télé-réalités, qui n’ont rien à voir (est-il besoin de le préciser ?) avec le documentaire ni avec le cinéma, se sont développés les Vlogs, ces web-séries qui suivent le quotidien d’une famille.

L’idée de cette jeune cinéaste (d’abord plasticienne et enseignante) de projeter sur grand écran l’histoire de sa famille n’est donc pas complètement déroutante. Sa démarche mêle anthropologie, thérapie familiale à base de psychanalyse, et invention d’une fiction initiatique. Pourtant, le propos ne semble pas immédiatement clair. Projeté au cœur d’une famille atypique, avec un père qui aime se travestir, une mère complexée par ses années de plus et nostalgique de son passé de reine de la nuit, des enfants qui préfèrent aller vivre chez la grand-mère, le spectateur peine à trouver sa place. Mi-amusé, mi-gêné par ces individus fantasques et énigmatiques, il doit tenter de s’identifier à Pauline, le personnage éponyme, qui s’empare du dispositif documentaire pour en faire une « zone de confort et à la fois de distance, où peut se développer une démarche introspective », pour reprendre les propos de la réalisatrice. Difficile cependant pour nous de savoir comment accompagner cette filmeuse, qu’on ne voit pas mais dont la présence est très forte du fait de ses liens avec les filmés.

Des cartons faits de dessin au début, au milieu et à la fin du film, transforment ces êtres réels en héros d’un conte de fée, avec château et princesse. La distanciation espérée, nous rappelant que tout film est construction et qu’il implique par conséquent des outils de fictionnalisation, dénote complètement avec le matériau. Tourné avec huit caméras différentes, du midi-DV au smartphone, dans des formats, des échelles très variés, le film assume un manque d’assurance et d’homogénéité qui produisent un fort effet d’authenticité. D’autant que la sincérité de la protagoniste dans ses aveux, ses débordements d’émotion, nous la rend extrêmement proche. Le cadre du conte de fée impose donc une assez violente prise de recul avec le réalisme. Celle-ci a le mérite de dédramatiser la situation de profond mal-être dans laquelle se trouve Pauline, et saupoudre le film d’une dimension ludique.  La recherche de la bonne distance est d’autant plus difficile pour le spectateur. Doit-on rire, s’émouvoir, s’identifier, observer de loin ? A-t-on vraiment envie, besoin de voir cela ?

« Le travail d’écriture du film s’est fait uniquement au montage », nous a confié la réalisatrice, qui ne savait pas ce qu’elle allait faire de toutes ses images. Cette hésitation, ces irrégularités, se ressentent fortement dans l’œuvre finale, malgré la direction adoptée par Emilie Brisavoine et sa monteuse, : l’idée de raconter un parcours initiatique ponctué de révélations, qui conduisent à une forme d’émancipation. Cet aspect est un atout et un inconvénient. Perdu, le spectateur est poussé dans ses retranchements, fortement mobilisé, invité à faire lui-même un travail de montage, de tri et d’investissement personnel dans les blancs, les ellipses, les non-dits laissés par le film. Une manière de l’émanciper lui-aussi. Et en même temps, balloté entre des impressions contradictoires, une question émane, clignotante : « qu’est-ce que je fous là ? »

Ariane Papillon

 

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